Virilité/féminité, la fabrique sociale et historique du genre

Virilité/féminité, la fabrique sociale et historique du genre

Débat de l'Histoire

90 min.

« Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt / Qu'il s'estacquis chez vous l'estime où on le voit ? / Vous êtes-vous rendue, avec tout le beau monde, / Au mérite éclatant de sa perruque blonde ? / Sont-ce ses grands canons qui vous le font aimer ? / L'amas de ses rubans a-t-il su vous charmer ? » – Le misanthrope de Molière dénonce en 1666 l'homme du monde, fasciné par son apparence. Norbert Elias a analysé cette « civilisation des mœurs » qui, depuis la Renaissance, a progressivement transformé les guerriers du Moyen Age en courtisans, épris de rubans et de révérences. La valorisation de la force physique et d'une virilité agressive cède la place à un contrôle de soi qui relativise l'opposition entre le masculin et le féminin. Le contraste doit moins s'imposer entre hommes et femmes qu'entre privilégiés, qui mettent en scène leur oisiveté, et la majorité de la population, contrainte au travail. Aux premiers, la couleur et l'ornement. Aux autres, le costume uni, sombre, pratique. Les hommes de cour se font pommader et friser, et il est indécent de se présenter sans perruque recouverte d'une poudre d'amidon parfumée. La toilette où les courtisans s'apprêtent devient un lieu de sociabilité ; les comportements masculins ne s'y distinguent plus des modèles féminins. Petits marquis et petits-maîtres passent sous les fourches caudines de la miniaturisation : le décor rococo s'attache à l'élégance du détail, les cabinets et les boudoirs divisent l'espace, de petits-soupers se préparent dans les petites maisons.

Ensoutané, l'abbé de cour assure la transition entre celles qui portent la robe et ceux qui ont culotte. François Timoléon de Choisy (1644-1724) pousse loin le goût du travestissement. « Ma mère, presque en naissant, m'a accoutumé aux habillements des femmes ; j'ai continué à m'en servir dans ma jeunesse ; j'ai joué la comédie cinq mois durant sur le théâtre d'une grande ville, comme une fille ; tout le monde y était trompé. » Cela ne gêne nullement sa carrière de courtisan, de diplomate, d'homme de lettres. Ses travestissements l'aident à séduire des femmes et il aime déguiser en homme telle de ses maîtresses. Les tristes catégories d'homosexualité et d'hétérosexualité, forgées par les psychiatres du xixe siècle, sont incapables de rendre compte d'une telle inventivité des conduites.

Le XVIIIe siècle accepte qu'une jeune fille se déguise en cavalier pour voyager et les ecclésiastiques s'habillent en femmes pour se rendre chez des courtisanes. Le chevalier d'Éon use des travestissements en femme dans ses missions d'agent au service de Louis XV – il devient lectrice auprès de l'impératrice de Russie Élisabeth.

Un tel tourbillon de déguisements apparaît cependant suspect à beaucoup de contemporains. Suisse débarqué à Paris, réformé choqué par les complaisances des terres catholiques, Jean-Jacques Rousseau charge Saint-Preux, le héros de La Nouvelle Héloïse (1761), de présenter la critique d'une société féminisée. Nouvel Alceste, il s'en prend à la confusion des genres et à une distinction aristocratique qui s'inverse en son contraire : « _Cessant d'être femmes, de peur d'être confondues avec les autres femmes, _elles _[les femmes du monde] _préfèrent leur rang à leur sexe, et imitent les filles de joie, afin de ne pas être imitées. _» Les hommes sont pris par « ce mélange indiscret et continuel des deux sexes, qui fait contracter à chacun d'eux l'air, le langage et les manières de l'autre ».

C'est au nom de la nature que les philosophes des Lumières réassignent à chacun un rôle au sein de la famille – et l'on voit des mères du grand monde nourrir leur enfant. Dans ce partage des fonctions sexuées, l'autorité du père est fondée sur l'amour plus que sur la crainte. La sensibilité nouvelle interdit de réserver aux femmes les marques de l'émotion. Plus de rubans pour les hommes au XVIIIe siècle, mais que de gesticulations et de larmes ! Diderot se méfie des hommes secs et d'une virilité qui se crispe dans la maîtrise de soi. Il cultive au contraire l'émotion et les larmes. Il conserve, comme un moment unique de communion avec son père, le souvenir des larmes de celui-ci à la distribution des prix du collège de Langres, « un des moments les plus doux de ma vie : il laissa son ouvrage, il s'avança sur sa porte, et se mit à pleurer ».

Les Correspondances, les Mémoires du XVIIIe siècle sont sans cesse mouillés de larmes. Les amis tombent dans les bras les uns des autres, sanglotent de se séparer et de se retrouver. Les sentiments sont démonstratifs, théâtralisés. Le temps des petits marquis correspondait à la diffusion du modèle de cour et à l'abandon de la référence guerrière. Le temps des philosophes sensibles consacre l'universalité des valeurs bourgeoises.

« Dentelles, perruques, chaussures à boucles. La confusion des genres » © Michel Delon, L’Histoire n° 297 (avril 2005).

Avec

Roynette

Odile Roynette

Matamoros

Isabelle Matamoros

Isabelle Matamoros est spécialiste du rapport des femmes au savoir. Rattachée à l'UMR Sirice (Sorbonne Université), elle a été responsable éditoriale de l'Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe (2018-2022) et a coordonné l'ouvrage Chroniques de l'Europe (CNRS Éditions, 2022).

Jablonka

Ivan Jablonka

Ivan Jablonka est professeur d’histoire à l’université Sorbonne Paris Nord, membre de l’Institut universitaire de France. Il a notamment publié, au Seuil, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus (2012), Laëtitia ou la fin des hommes (Le Seuil, 2016) et Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités (Le Seuil, 2019). Son dernier ouvrage : Un garçon comme vous et moi (Le Seuil , 2021). Il participe au débat de la revue L’Histoire du samedi 19 novembre  à 16h30 « Patriarcat, la domination masculine est-elle une fatalité ? » ainsi qu’à la rencontre avec le journal Le Monde le dimanche 20 novembre à 16h15 « @Metoo : une révolution sociétale mondiale ? ».

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