À qui appartient la Terre ?

À qui appartient la Terre ?

À qui appartient la Terre ?

Débat de l'Histoire

90 min.

C'est en Amérique latine que les réformes agraires furent les plus nombreuses au xxe siècle, sous la pression des paysans ou derrière des leaders, de Zapata à Lula. Pourtant elle est aujourd'hui la région la plus inégalitaire du monde : nulle part ailleurs la part des 1% les plus aisés dans le revenu national (23,7%) ou le patrimoine net des ménages (45,6%) n'est aussi élevée. Et c'est là aussi que la concentration de la terre reste la plus grande, parfois même plus élevée que dans les années 1960. Comment expliquer cet échec ?

La faible capacité redistributive des États tout au long du XXe siècle et les politiques néolibérales depuis bientôt cinquante ans constituent de puissants facteurs d'explication. Mais ces inégalités ne peuvent être comprises – ni combattues – sans prendre en compte la très inégale répartition de la terre depuis la colonisation ibérique. Le développement urbain et la valeur ajoutée de certaines matières premières stimulent dès le xviie siècle l'essor d'immenses haciendas (pour la production agricole) ou estancias (lorsque l'élevage domine). Le régime de la prédation coloniale pose ainsi les fondements de sociétés écartelées entre une oligarchie de propriétaires et une masse de travailleurs agricoles misérables.

Les révolutions qui, dans les années 1810-1820, font accéder la plupart des pays d'Amérique latine à l'indépendance ne remettent pas en cause ces structures latifundiaires : les élites des nouveaux États, nourries de l'idéologie libérale, s'appliquent plutôt à démanteler les propriétés collectives souvent au profit des grands domaines. Renforçant le processus, les États-Unis favorisent à la charnière des XIXe et XXe siècles l'implantation de l’United Fruit Company et de l'Atlantic Fruit Company qui se constituent d'immenses domaines avec la bénédiction des gouvernements – souvent corrompus – et transforment des pays, le Costa Rica ou le Guatemala, en « républiques bananières ». A la fin du XIXe siècle, la figure du péon, paysan sans terre et miséreux, devient l'une des représentations les plus communes des inégalités dans la région. Les fréquentes révoltes paysannes sont réprimées brutalement par les grands propriétaires et leurs milices ou par les forces de l'ordre.

On prend mieux ainsi la mesure du séisme que représente la révolution mexicaine dans un pays où, à l'aube du XXe siècle, 90% des travailleurs agricoles ne disposent d'aucun droit sur la terre. Malgré la résistance des grands propriétaires, entre 1920 et 1992, 104 millions d'hectares sont redistribués, soit la moitié de la surface agricole utile du pays. Cette grande transformation libère la paysannerie des grands propriétaires mais sans lui assurer de meilleures conditions car le Mexique n'a pas connu les gains de productivité suffisants pour nourrir sa population.

Au début des années 2020, alors que près de 85% de la population latino-américaine et caribéenne vit en ville, on pourrait croire la question agraire dépassée. Mais la néo-libéralisation des sociétés a conduit plusieurs gouvernements, dont le Mexique, à revenir sur les lois redistributives. D'autre part, le boom du prix des matières premières agricoles dans les années 2000 a stimulé le secteur agro-exportateur entraînant un nouveau mouvement de concentration des terres – souvent parallèle à une déforestation illégale et prédatrice. En avril 2023, le Mouvement des Sans-Terre brésilien a occupé des fermes afin d'interpeller le président Lula qui avait redistribué près de 50 millions d'hectares lors de ses deux premiers mandats (2003-2010), mais qui doit aujourd'hui faire face aux pressions croissantes du lobby de l'agrobusiness. Avec celle de la réforme fiscale qui permettrait aux États latino-américains de se doter de ressources pérennes pour lutter contre les inégalités, la question des structures foncières demeure donc un enjeu essentiel.

« Amérique latine. Pourquoi tant de paysans sans terre » © Olivier Compagnon, L’Histoire n° 513 (novembre 2023).

Avec

Blanc

Pierre Blanc

Ses recherches et ses enseignements à Bordeaux sciences agro et sciences po Bordeaux portent sur deux axes : le premier a trait à la géopolitique, en particulier la géopolitique du Moyen-Orient. Le second porte sur la géopolitique des ressources en eau et en terre dans cette région et dans le monde où il montre leur réalité très conflictuelle. Il est également professeur invité à l’INSP (ancienne ENA) Strasbourg, Sciences Po Lyon, Agro Paris tech, l’Université du Caire (Egypte), l’Université Saint-Joseph (Liban), et au Ciheam (Montpellier et Bari). Rédacteur en chef de la revue internationale «Confluences Méditerranée», il a écrit de nombreux ouvrages et articles de géopolitique.

Saint Geours

Yves Saint-Geours

Agrégé d’histoire, ancien maître de conférences à l’EHESS.

Chercheur (1977-1979) puis Directeur de l’Institut Français d’Etudes Andines (1985-1989), Lima, Quito, Bogota, La Paz.

Président de l’établissement public du grand Palais des Champs Elysées (2007-2009).

Ambassadeur en Bulgarie (2004-2007), au Brésil (2009-2012) et en Espagne (2015-2019).

Membre du Comité de rédaction de L’Histoire.

Président de l’Institut des Amériques depuis 2017.

Auteur de nombreux articles et ouvrages sur l’Amérique latine.

Virlouvet

Catherine Virlouvet

Catherine Virlouvet est Professeure émérite d’histoire ancienne d’Aix-Marseille Université,rattachéeau laboratoire de recherches Centre Camille Jullian. Elle a dirigé l’École françaisede Rome de 2011 à 2019. Elle est membre correspondant de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres et membre à titre étranger de l’Accademia dei Lincei (Rome).

Parmi ses récentes publications:

Avec V. Chankowski et X. Lafon, Entrepôts et circuits de distribution en Méditerranée antique, BCH supp. 58, Athènes, 2018, 312 p.

Avec Patrice Faure et Nicolas Tran, Rome. Cité universelle. De César à Caracalla, 70 av. J.-C.-212 ap. J.-C., Belin, 2018, 871 p., dans la collection Mondes Anciens

Avec Stéphane Bourdin, Rome, naissance d’un empire. Des origines à Pompée, Belin, 2021,796 p.,dans la collection Mondes Anciens

Dans la revue L’Histoire, avec Stéphane Bourdin, Naissance d’une cité universelle, dossier Rome, naissance d’une cité géante, L’Histoire n°494, avril 2022, p.2-9

Nicolas Werth

Nicolas Werth

Historien, directeur de recherches à l’Institut d’Histoire du temps présent, Nicolas Werth est un spécialiste reconnu de l’Histoire de l’URSS et de la Russie, auteur de nombreux ouvrages de référence. Parmi ses publications récentes : Histoire de l’Union soviétique (2 tomes, PUF, 2013), Être communiste en URSS sous Staline (Folio, 2017), Le Goulag. Témoignages et documents (avec Luba Jurgenson, Robert Laffont, 2017), et Les Grandes famines soviétiques (PUF, QSJ, 2020).

Intervenant régulier à l'Unipop Histoire.

Cours Unipop Histoire précédents : Staline ; L’Eglise orthodoxe ; L’URSS de Brejnev ; Les Révolutions russes ; Le Goulag ; Russie-Ukraine, les tensions dangereuses ; La grande famine soviétique de 1932-1933.

Valérie Hannin

Valérie Hannin

Valérie Hannin est directrice de la rédaction de la revue L’Histoire, ancienne élève de l’ENS et professeure agrégée d’histoire au lycée Racine (Paris 8e). Vice-présidente du Festival international du film d’histoire de Pessac, elle siège au conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire de Blois. Elle animera les débats de la revue L’Histoire: vendredi 18 novembre à 16h30 : Dieu est-il macho ? ; samedi 19 novembre 16h30 : Patriarcat : la domination masculine est-elle une fatalité ?

À qui appartient la Terre ?

Réserver en ligne

Patience... le programme complet de la 34e édition sera dévoilé en octobre !

Le programme du Festival 2024... prochainement !

Télécharger le programme