Notre terre en 2050

Notre terre en 2050

Notre terre en 2050

Débat du Monde

90 min.

 

« Aucune zone du monde ne sera épargnée par les migrations climatiques. Le réchauffement de la planète provoquera immanquablement des mouvements de populations », prévient François Gemenne, spécialiste des migrations environnementales dans un entretien au « Monde ». Un phénomène qui pourrait même entraîner une reconfiguration sociale et politique des régions françaises. 

 

Peut-on prévoir les flux de migrations que pourrait entraîner le réchauffement climatique ?

Non. Il est impossible de prévoir le nombre de millions de personnes qui seront contraintes de se déplacer en 2030, en 2050 ou en 2100. Encore une fois, cela va dépendre des dégâts et de la résilience… Mais le réchauffement va provoquer des mouvements. Collectivement, nous oublions trop souvent que le climat et l’environnement ont toujours eu une immense influence sur l’histoire. Lors du Dust Bowl (« bassin de poussière ») aux Etats-Unis, dans les années 1930, des milliers d’Américains ont migré vers la Californie, épisode qui est raconté dans Les Raisins de la colère, de John Steinbeck. Les Irlandais sont partis vers les Etats-Unis pour des raisons environnementales. Avant la Révolution française, les périodes de froid ont créé des tensions sur les prix. Sauf qu’il y a aussi des données subjectives imprévisibles : l’aversion aux risques, la capacité de résistance des populations… Devant une même information, certains voudront partir, d’autres non. Enfin, les migrations climatiques sont progressives. Tout le monde ne part pas en même temps, sauf après une catastrophe extrême.

 

Ces déplacements auront-ils d’abord lieu au sein des Etats ou dans des zones proches ?

La majorité de ces migrations est interne à un Etat ou à une zone. L’Ouganda a ainsi mis en place des structures d’accueil pour les réfugiés venus des pays limitrophes. Et il y aura aussi des mouvements de confort des villes vers les campagnes pour échapper aux canicules urbaines, du sud vers le nord.

Les retraités britanniques vont-ils arrêter de venir en Aquitaine pour se tourner vers l’Ecosse ? Nice va-t-elle devenir une ville plus jeune, alors que les seniors français se dirigeront vers la Normandie ? A terme, cela pourrait entraîner des reconfigurations sociales et politiques des régions dans plusieurs décennies. Si l’on regarde les pays d’origine des demandeurs d’asile en France, le Bangladesh et le Pakistan sont dans le top 5. Ce n’était pas le cas auparavant.

 

Pourquoi le changement climatique n’est-il jamais pris en compte dans les lois migratoires des pays ?

La politique migratoire n’est jamais proactive, elle est décidée dans l’urgence, en réaction à des crises. Encore une fois, cet automne, la Commission européenne dévoile un nouveau pacte à cause de la crise de Lampedusa. Quelques pays ont des politiques migratoires qui prennent en compte la question climatique, la plupart du temps pour des raisons économiques. Il existe par exemple des accords entre l’Espagne et la Colombie ou entre la Nouvelle-Zélande et des îles du Pacifique Sud, avec des visas saisonniers pour accueillir des travailleurs. Mais tout cela est encore embryonnaire. Le pacte mondial sur les migrations, signé en 2018, recommande de se pencher sur ce genre de dispositifs, notamment des accords au niveau régional.

 

Faudrait-il réfléchir à un statut de réfugié climatique ?

Ce statut n’existe pas dans la convention de Genève ni dans aucun autre texte. Il existe quelques initiatives, comme la convention nationale de Kampala, adoptée par l’Union africaine en 2009, qui stipule que les catastrophes naturelles doivent être reconnues dans les motifs de demandes d’asile. Le Danemark et la Finlande avaient adapté leur législation après le tsunami de 2004. De facto, ce dispositif est très peu appliqué et reste assez discrétionnaire.

 

Certains pays intègrent-ils ces mouvements de populations dans leur stratégie d’adaptation ?

La relocalisation de populations est déjà en cours sur de nombreux continents. En Indonésie, les travaux ont commencé pour déplacer la capitale, Djakarta, menacée par la montée des océans et par l’affaissement de son sol, dans une nouvelle ville, Nusantara, située sur l’île de Bornéo. En matière d’infrastructures, ce que font les Pays-Bas est impressionnant. Ils ont investi des milliards pour un renforcement de leur plan Delta de 1954. Les Maldives ont mis en place la « Safer Island Strategy » avec la création d’îles artificielles pour accueillir des populations venant des îles les plus exposées à la montée de la mer et la surpopulation de la capitale Malé. Avec son programme « Living with Floods », le Vietnam déplace les villageois du delta du Mékong vers les hauteurs. En Mongolie-Intérieure, la Chine accuse des bergers de contribuer à la désertification et les installe dans des villages où vivent déjà des peuples déplacés.
Extraits de l’entretien recueilli par Matthieu Giar. Le Monde 4 novembre 2023

Avec

Thomas Wieder

Thomas Wieder

Journaliste, correspondant du Monde à Berlin.

Gemenne

François Gemenne

François Gemenne, professeur à HEC, politiste et chercheur, auteur principal du GIEC et spécialiste des questions de géopolitique de l’environnement, il anime un séminaire sur les enjeux planétaires. Enseignant à Sciences Po Paris et directeur de l’Observatoire Hugo consacré aux questions environnementales à l’Université de Liège (Belgique), il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont L’écologie n’est pas un consensus. Dépasser l’indignation (Fayard, 2022).

Bergey

Jean-Louis Bergey

Jean-Louis Bergey a été successivement directeur régional Aquitaine de l’ADEME, directeur de la transition énergétique et de l’environnement au Conseil régional des Pays de la Loire et expert national économie circulaire et matières premières à l’ADEME. Depuis 2021, il est chef du projet Transition(s) 2050 et coordonne la prospective au sein de l’ADEME.

 

Notre terre en 2050

Réserver en ligne

Patience... le programme complet de la 34e édition sera dévoilé en octobre !

Le programme du Festival 2024... prochainement !

Télécharger le programme