Les femmes et la guerre

Les femmes et la guerre

Débat de l'Histoire

90 min.

En 1974, en pleine ère Boumediene, 336 786 militants étaient recensés par le ministère des Anciens Moudjahidin. Parmi eux, 10 949 femmes, soit 3,10 % du total. Dans ce pourcentage de combattantes, celles qui opéraient en contexte urbain, les fidayates (« celles qui ont décidé de donner leur vie ») – 2 % seulement du total des moudjahidates (« combattantes ») – ont marqué les esprits par leur rôle dans la « bataille d'Alger » de 1957 au sein du « réseau bombes ». Régulièrement à la une des médias entre 1956 et 1961, iconisées par le film de Gillo Pontecorvo en 1966, La Bataille d'Alger, elles deviennent les symboles d'une guerre totale dans laquelle la violence imprègne toutes les catégories de la population, y compris celles qui étaient supposées en être plutôt la cible privilégiée. Car l'une des grandes surprises de la guerre d'indépendance, tant du côté algérien que du côté français, fut l'engagement des femmes, en particulier dans la lutte armée où leur présence ne fut, le plus souvent, que tolérée. Une présence utile puisque, jugées moins dangereuses et donc moins surveillées, les femmes purent transporter argent, messages, armes et poser des bombes dans des lieux publics. Mais cette violence ne pouvait être utile politiquement que sur le mode de l'exceptionnalité. D'où l'arrivée sur le devant de la scène de profils singuliers. La première est Djamila Bouhired. Membre active du FLN, elle dépose, le 30 septembre 1956, une bombe qui n'explose pas dans le hall du Maurétania et recrute Djamila Bouazza. Cette dernière dépose, le 26 janvier 1957, la bombe qui explose au Coq Hardi, un bar de la bourgeoisie algéroise – le même jour Danièle Minne (future Djamila Amrane) fait de même à L'Otomatic et Zoubida Fadila à La Cafétéria.

Arrêtée en avril 1957, violemment torturée, Djamila Bouhired est, avec Djamila Bouazza, condamnée à mort le 15 juillet 1957. Elle devient alors le visage de la guerre grâce à son avocat, Jacques Vergès, qui publie aux Éditions de Minuit, en 1957, avec Georges Arnaud le livre-manifeste Pour Djamila Bouhired. Cette intense médiatisation est accentuée par l'engagement de grands intellectuels et artistes. La diva algérienne Ouarda El Djezaïra chante, depuis l'Égypte, Kulluna Jamila (« Nous sommes tous Djamila »), Youssef Chahine, dans son film Djamila l'Algérienne tourné en 1958, fait d'elle une « Jeanne d'Arc » algérienne, martyre expiatoire de la libération. Grâce à cette campagne internationale, Djamila Bouhired est graciée en 1959 par Charles de Gaulle, mais elle ne sera libérée qu’à la signature des accords d'Évian en 1962. Quant à Djamila Boupacha, accusée d'avoir posé un obus piégé à la brasserie des Facultés le 27 septembre 1959, elle est arrêtée par l'armée française le 10 février 1960 et pendant un mois et en toute illégalité, torturée et violée. Elle aussi incarne le caractère indicible de la guerre d'Algérie et de ses pires dérives, cette fois sur le terrain des violences sexuelles et du viol comme arme de guerre. Son avocate, Gisèle Halimi, veut faire le procès des « méthodes de guerre » en Algérie. De retour à Paris, elle rencontre l'auteure du Deuxième Sexe, très engagée aux côtés de Jean-Paul Sartre dans la lutte anticoloniale. L'article de Simone de Beauvoir, « Pour Djamila Boupacha », paraît le 2 juin 1960, et commence ainsi : « Ce qu'il y a de plus scandaleux avec le scandale, c'est que l'on s'y habitue. » S'ensuit une description minutieuse de ce que Djamila Boupacha a subi. C'est cet article qui est à l'origine, en France, de la création du Comité de défense pour Djamila Boupacha. Présidé par Simone de Beauvoir, il compte Aragon et Elsa Triolet, Jean-Paul Sartre et Geneviève de Gaulle, Jean Amrouche et Aimé Césaire, Édouard Glissant et René Julliard, Anise Postel-Vinay et Germaine Tillion. Grâce au comité, le tribunal d'Alger est dessaisi du dossier au profit de celui de Caen et Djamila Boupacha est transférée par avion militaire à Fresnes, le 21 juillet 1960, puis à Pau. Sauvée de la mort, elle restera cependant en prison en France jusqu'aux accords d'Évian.

Après la guerre, Djamila Boupacha fut un temps utilisée pour asseoir la légitimité symbolique et politique du régime de parti unique mis en place par le FLN. Puis elle disparut de la scène publique comme sa « sœur » Djamila Bouhired et tant d'autres Algériennes qui avaient pourtant participé activement, en patriotes engagées, à la libération de leur pays.

« Les poseuses de bombes du FLN » © Christelle Taraud, Les Collections de l’Histoire n° 95 (avril-juin 2022).

Avec

Thébaud

Françoise Thébaud

Françoise Thébaud est professeure émérite de l’Université d’Avignon, membre du comité de rédaction et ancienne codirectrice de la revue Clio. Femmes, Genre, Histoire. Parmi ses publications : Les Femmes au temps de la guerre de 14 (2013) ; Femmes et République (2021, coauteure) ; La Condition des femmes de 1789 à nos jours (2022, coauteure).

Sylvie Thenault

Sylvie Thénault

Sylvie Thénault est historienne et directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la colonisation et de la guerre d’indépendance algérienne. Les questions de droit, de justice et de violences sont au cœur de ses travaux et notamment de son dernier livre : Les Ratonnades d’Alger, 1956. Une histoire de racisme colonial (Seuil, 2022).

Lopez

Jean Lopez

Historien, journaliste et écrivain, Jean Lopez est fondateur et directeur de la rédaction du magazine Guerres & Histoire. En 2021 il associe Guerres & Histoire aux éditions Perrin pour créer le mook d’histoire militaire De la guerre, dont il est le rédacteur en chef.  Le deuxième numéro de ce mook, dont le dossier est consacré aux femmes soldats, est paru en mai 2022. Il a également dirigé avec Olivier Wieviorka Les Mythes de la Seconde Guerre Mondiale, et publié avec Lasha Otkhmezuri Barbarossa 1941. La guerre absolue (Livre de Poche, 2021) et Les Maréchaux de Staline (Perrin, 2021).

Héloïse Kolebka

Héloïse Kolebka

Rédactrice en chef de la revue L'Histoire.

Les femmes et la guerre

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