L'eau : de l'irrigation à la désertification ?

L'eau : de l'irrigation à la désertification ?

L'eau : de l'irrigation à la désertification ?

Débat de l'Histoire

90 min.

Trop de mémoires concurrentes s’entrecroisent en ces lieux pour que Jérusalem apparaisse pour ce qu’elle est d’abord : une ville. C’est-à-dire un organisme humain dont la croissance régulière pose des problèmes d’habitat, de voirie ou d’approvisionnement, et notamment en eau. Car, quoique arrosée suffisamment (en moyenne 650 mm par an), la ville connaît des écarts considérables qui la laissent assoiffée quelquefois pendant plusieurs mois. Installée sur une crête sans source, elle dépend largement des puits, citernes, aqueducs, en un mot d’aménagements humains.

Dans une région où toutes les cités, en dehors de la côte, vivent les mêmes difficultés, nul n’y prêterait attention s’il ne s’agissait de la ville trois fois sainte. Bible en main, pasteurs et archéologues tentent, dès 1840, de mobiliser l’Occident par le biais des consuls pour restaurer une grandeur hydraulique remontant à leurs yeux à Salomon : tout lui revient, d’une manière ou d’une autre, et souligner sa clairvoyance ne peut que mieux faire ressortir la prétendue inefficacité ottomane. A ce mythe le pouvoir ottoman peut opposer une réalité autrement fiable, le waqf, fondation pieuse que Soliman le Magnifique a créée en 1541 pour assurer l’entretien d’un réseau encore efficace au xixe siècle. De Salomon à Soliman s’opposent ainsi deux mémoires entre lesquelles la timide administration municipale née dans les années 1860 a bien de la peine à s’affirmer même si elle se préoccupe au quotidien et non sans succès du bien-être de sa population.

Les Occidentaux sont davantage préoccupés par la mainmise sur le capital religieux et politique que représente la Ville sainte. L’eau leur fournit l’alibi parfait car, comme l’affirme l’ingénieur anglais Charles Wilson, celui qui étanchera la soif de Jérusalem n’aura aucune peine à obtenir le droit de fouiller la ville. Les projets hydrauliques sont aussi l’occasion de cartographier et de sonder des lieux interdits comme le Haram, l’enceinte sacrée réservée aux musulmans, voire à priver ces derniers d’une partie de leurs ressources en eau. Henry Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge, ne s’intéresse à l’eau que dans une perspective plus large et promise à un bel avenir : coloniser la Palestine.

La municipalité, conduite par des maires énergiques, modernes et cultivés, cherche alors à s’imposer, à la fois face au lointain pouvoir de Constantinople et face à l’arrogance des puissants consuls. Lorsque le canal de Salomon, un projet soutenu par l’ancien maire Yusuf al-Khalidi et qui apporte à Jérusalem l’eau depuis d’abondantes sources situées près d’Hébron, est inauguré fin 1901, on pourrait croire la bataille définitivement gagnée. Illusion vite dissipée. Car un acteur jusqu’ici discret s’impose peu à peu. En août 1897 a eu lieu le congrès sioniste de Bâle. Même si tous les Juifs de Jérusalem n’adhèrent pas aux projets sionistes, leurs leaders ont bien compris l’intérêt qu’il y avait à investir massivement dans les projets hydrauliques.

Cette guerre de l’eau prend un tour aigu à l’époque du mandat britannique, lorsque le renforcement du peuplement juif de Jérusalem mobilise de plus en plus une ressource rare et chère au détriment des villageois palestiniens des environs. La naissance d’une conscience palestinienne se fait aussi progressivement, à partir de 1925, autour de cet enjeu. Une guerre qui n’a cessé de s’aggraver, même si la position dominante d’Israël le rend désormais maître du jeu : aujourd’hui encore en Cisjordanie un colon juif se voit attribuer 600 litres par jour et l’habitant palestinien 60 litres.

« Jérusalem : histoire d'eau » © Maurice Sartre, L’Histoire n° 364 (mai 2011).

 

Avec

BAZIN

Marcel Bazin

Après des études de géographie, de turc et de persan à Paris, Marcel Bazin enseigne à Erzurum (1965-66), à Troyes(1967-68), à Téhéran (1968-1970), à Nancy (1970-83) et à Reims (1983-2009). Ses travaux portent sur la géographie sociale et culturelle de la Turquie, de l’Iran et du Moyen-Orient, ainsi que sur l’aménagement urbain et régional en France.

Anne-Marie Cocula

Anne-Marie Cocula

Agrégée d’histoire, présidente du Centre François Mauriac de Malagar et ancienne présidente de l’Université Bordeaux Montaigne. Ses travaux ont principalement porté sur l’époque des guerres de religion, sur les institutions de Bordeaux et de Guyenne à l’époque de Montaigne et de La Boétie, et sur l’histoire de la Dordogne et du Périgord auxquels elle a consacré de nombreux ouvrages dont L’Estuaire de la Gironde : histoire d’une rivière au long cours ; Histoire de Bordeaux (éd. Le Pérégrinateur, 2010) ; Étienne de La Boétie (Éd. Sud Ouest, 1995) ; Bergerac : histoire en images ; Montaigne aux champs et le beau livre Périgord. 

Cours Unipop Histoire précédents : Les guerres de religion ; Les procès d’Ancien régime aux XVIe et XVIIe siècles ; Louis XIV et les arts ; Histoire de la sorcellerie ; Cyrano de Bergerac ; Bordeaux la rebelle ; La guerre de Trente Ans (1618-1648).

 

 

Davin-Mortier

Elisabeth Davin-Mortier

Elisabeth Davin-Mortier est une historienne spécialisée en histoire environnementale et en histoire des techniques au Moyen-Orient. Sa thèse de doctorat, soutenue à la Faculté des Lettres de Sorbonne Université en 2022, portait sur «Les territoires de l’eau en Palestine rurale: une histoire environnementale, sociale et politique durant la domination britannique (1917-1947)». Sa thèse sera publiée prochainement dans la collection « Histoire, sciences, techniques et société » des Presses des mines.
 

Nuques

Patrick Nuques

Patrick Nuques est chef de l’unité territoriale du Parc National des Pyrénées et protagoniste du documentaire La Rivière.

Héloïse Kolebka

Héloïse Kolebka

Rédactrice en chef de la revue L'Histoire.

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