L'âge industriel : chance ou catastrophe ?

L'âge industriel : chance ou catastrophe ?

Débat de l'Histoire

60 min.

« Industrialisation ou sixième extinction ? »

 © François Jarrige, L’Histoire n° 447 (mai 2018)

Dans les années 1970-1980, alors que l'attention des anciennes nations industrielles se portait sur la crise, la hausse du chômage et la désindustrialisation, la question environnementale restait peu présente dans le champ académique et intellectuel. La « révolution industrielle » était toujours pensée comme le point de départ d'une ère de progrès, d'enrichissement et d'émancipation à l'égard des contraintes naturelles, qu'il fallait relancer. Désormais, les historiens voient de plus en plus dans les « révolutions industrielles » le début de la crise écologique globale et de l'« anthropocène ». Ce mot a été introduit par le chimiste Paul Crutzen pour désigner une nouvelle ère géologique ouverte à la fin du XVIIIe siècle – même si la datation est l'enjeu de nombreux débats – lorsque les activités humaines ont commencé à avoir un impact significatif sur l'écosystème terrestre et la biosphère. 

Un tournant qui n'est pas étranger à l'essor plus global que connaît alors l'histoire environnementale : née aux États-Unis dans les années 1970, celle-ci a modifié notre façon de penser le monde industriel. Longtemps, c'est dans le génie supposé des peuples occidentaux, dans les nouvelles formes d'organisation du travail et dans l'innovation technique que l'on avait cherché la clé explicative de l'industrialisation. Elle était vue comme un effort victorieux pour s'émanciper de la nature. Il n'en est évidemment rien, et si l'industrialisation remodèle en profondeur les relations avec la nature, et rend moins visibles les dépendances mutuelles, elle ne les annihile pas.

L'un des effets des technologies industrielles fondées sur les énergies fossiles, qui s'imposent au XIXe siècle, puis sur l'électrification généralisée au siècle suivant, a justement été de donner l'illusion que les hommes construisaient un monde artificiel détaché des anciennes contraintes naturelles. Mais les catastrophes, les pannes et l'annonce du réchauffement climatique global nous rappellent notre dépendance.

Depuis les années 1990, les historiens se sont efforcés de rendre visibles ces liens, on étudie les flux de matières, la circulation des marchandises, leurs impacts multiples sur les environnements et les sociétés, sur la faune et la flore. Les populations animales sont ainsi affectées de mille manières, de la disparition des bisons dès les années 1870 jusqu'à la sixième extinction en masse identifiée aujourd'hui par les scientifiques. On insiste aussi sur les inégalités sociales qu'entraînent l'extraction et l'exportation de matières premières comme le coton, la laine, le charbon ou le caoutchouc.

La question de l'énergie a été particulièrement centrale dans ces relectures. Les historiens ne cessent de redécouvrir le rôle qu'ont joué des sources d'énergie plus souples et ponctuelles – comme l'eau, le vent et les animaux – dans l'industrialisation de l'Occident, longtemps portée par de petites unités productives en liens étroits avec la campagne. Pensé principalement comme le siècle de la modernisation et de la transition vers un nouveau système énergétique fondé sur le charbon puis les hydrocarbures, le XIXe siècle paraît désormais caractérisé par la coexistence de plusieurs logiques énergétiques.

Dans la foulée de Louis Hunter aux États-Unis ou de Serge Benoit en France, on insiste ainsi sur l'importance de l'hydraulique. Et on retrouve les craintes et polémiques que suscitait, à l'époque déjà, l'épuisement des ressources. L'histoire de l'énergie est devenue un champ dynamique de la recherche, en associant l'histoire des techniques et des infrastructures aux approches plus culturelles et politiques. De plus en plus de travaux traitent d’activités aussi diverses que la production de l'aluminium, les mines de cuivre ou la consommation automobile sous l'angle de leur impact sur les milieux physiques, la faune, la flore et les rapports sociaux. 

On redécouvre également l'ancienneté des alertes et mises en garde sur l'environnement. Dès le XVIIIe siècle, la question des nuisances se pose régulièrement ; les tensions et controverses quant aux fumées charbonneuses, contamination des eaux ou rejets chimiques restent constantes au XIXe siècle ; et l'industrialisation de l'agriculture soulève au XXe siècle le problème de la contamination chimique des sols. 

C'est désormais une histoire plus réaliste et complexe de l'industrialisation qui se dessine, non linéaire, faite de cycles successifs et où trouvent leur place les acteurs divers et les logiques entremêlées qui structurent à l'époque contemporaine le rapport des sociétés à leur environnement. 

Avec

manuela martini

Manuela Martini

Manuela Martini est professeure d'histoire contemporaine à l'université Lumière Lyon 2 et membre senior de l'Institut Universitaire de France (promotion 2020). Elle anime plusieurs programmes de recherche nationaux et internationaux et est la présidente de l'Association Française d'Histoire Économique pour 2019-2022. Ses recherches se situent à l'intersection entre l'histoire du travail, l'histoire des migrations et l'histoire des femmes et du genre. Elle a publié de nombreux travaux sur l'histoire de la petite entreprise, de l'économie familiale et du travail des hommes et des femmes, parmi lesquels figurent le volume Bâtiment en famille. Migrations et petite entreprise en banlieue parisienne au XXe siècle (Paris, CNRS éditions, 2016).

Héloïse Kolebka

Héloïse Kolebka

Rédactrice en chef de la revue L'Histoire.

Francois Jarrige

François Jarrige