La France et ses paysans

La France et ses paysans

La France et ses paysans

Débat de l'Histoire

90 min.

En 1950, la France sort d’une pénurie due à la guerre, à l’Occupation et à leurs conséquences – les dernières cartes de rationnement ne disparaissent qu’en 1949. Par comparaison, la décennie 1960 apparaît comme un moment charnière dans l’évolution de la paysannerie en France. D’un côté, un écroulement démographique réel, du début des années 1950 au début des années 1970, de l’autre, la multiplication par trois ou quatre de la production agricole. Les dates fondamentales de ce changement sont 1960, avec l’adoption de la loi d’orientation agricole, et 1962, quand arrive au ministère de l’Agriculture Edgar Pisani, qui fait voter une loi complémentaire. Ces deux textes organisent la modernisation de l’agriculture française, une « Révolution silencieuse », pour reprendre le titre de Michel Debatisse, fondée sur l’exode rural – une idée alors tout à fait iconoclaste. Il s’agit de modifier en profondeur les structures, de faire disparaître les petites exploitations familiales, d’agrandir les autres et de les moderniser, de produire et d’exporter.

La loi d’orientation agricole a rendu possible une véritable réforme agraire. Les SAFER, Sociétés d’aménagement foncier et d’équipement rural, créées en 1964, sont chargées d’acquérir les terres et de les revendre aux jeunes agriculteurs, aux meilleures conditions de crédit. Parallèlement, on encourage les plus âgés à se défaire de leurs terrains, moyennant l’institution d’une retraite. Cela s’accompagne d’une révolution technique : les exploitations modernes se doivent de posséder des tracteurs, d’utiliser des engrais, de pratiquer la sélection du bétail. En quelques années, la taille de l’exploitation française double, de dix à vingt hectares, avec quinze vaches, un tracteur de trente chevaux et produisant du blé à raison de cinquante quintaux à l’hectare.

De Gaulle a pesé dans ce processus, en défendant bec et ongles l’agriculture française dans le Marché commun, prêt à saborder l’Europe en cas de refus. Pour le financement, le Crédit agricole joue le rôle de grand argentier. Il accorde des prêts bonifiés de longue durée, faisant ipso facto de la majeure partie des exploitants ses débiteurs et devenant alors la cinquième puissance financière du monde. Mais les agriculteurs eux-mêmes ont joué un grand rôle : ils ont créé des coopératives, les plus importantes de l’ensemble du secteur économique, une mutualité auto-gérée, des Chambres d’agriculture. Sans parler de l’enseignement agricole, mi-privé, mi-public, qui inaugure la formation alternée deux semaines à l’école, deux semaines sur le terrain.

Cette période euphorique prend fin dès 1970 pour quatre raisons : d’abord, l’exode rural est terminé, ce que confirme le recensement de 1982 ; ensuite, après 1975, avec la montée du chômage, il n’est plus « rationnel » de transformer les agriculteurs en citadins-chômeurs ; de plus, les années 1970 voient l’avènement d’une nouvelle modernisation qui n’est plus mécanique (le tracteur) mais biologique (les hormones) ; enfin, la surproduction menace. La loi de 1960 était productiviste : on pensait que l’Europe allait acheter – le Marché commun s’était ouvert deux ans plus tôt. Ce qui se passe jusqu’au début des années 1970. Là, tout change. Les agriculteurs qui avaient emprunté assez tôt pour pouvoir amortir leurs équipements avant que l’inflation soit maîtrisée vers 1985-1986 se sortent d’affaire. En revanche, les autres, les jeunes pour la plupart, se retrouvent asphyxiés.

Malheureusement, dirigeants politiques et du syndicalisme agricole refusent alors tous de voir que le monde est en train de changer. Un aveuglement lourd de conséquences.

« Paysans : la révolution silencieuse » © Henri Mendras, propos recueillis par Daniel Bermond, Les Collections de L’Histoire n° 1 (février-avril 1998).

 

Avec

Hervieu

Bertrand Hervieu

Bertrand Hervieu, ancien directeur de recherche du CNRS au CEVIPOF a été Directeur Général de l’enseignement et de la recherche au ministère de l’agriculture en 1985. Conseiller au cabinet de plusieurs ministres de l’agriculture et à Matignon, il a présidé l’INRA de 1999 à 2003 puis a été élu secrétaire général du Centre international des hautes études agronomiques (CIHEAM) . Nommé inspecteur général de l’agriculture il a assuré la vice-présidence du Conseil Général de l’Alimentation, de l’Agriculture et des Espaces Ruraux (CGAAER) de 2012 à 2016. Il a été élu président de l’Académie d’Agriculture de France pour l’année 2018. Il enseigne à SciencesPo-Paris. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur les transformationsde l’agriculture et des sociétés rurales

Marache

Corinne Marache

Corinne Marache est professeur d’histoire contemporaine à l’Université Bordeaux Montaigne et membre du CEMMC. Spécialiste des sociétés et des espaces ruraux, elle travaille notamment sur les acteurs et processus de modernisation agricole, sur l’histoire des petites villes, du commerce et de l’artisanat rural, de l’alimentation et de la consommation dans les campagnes, sur le rapport à la nature et aux animaux. Elle est secrétaire générale de l’Association d’histoire des sociétés rurales et coresponsable du groupe de recherche Montaigne@table.

Publications récentes: Les Petites Villes et le monde agricole (Presses universitaires de Rennes,2021); Making Politics in the European countryside, 1780s-1930s (en co-direction, Brepols, 2022)

Michel Winock

Michel Winock

Historien spécialiste de la République française ainsi que des mouvements intellectuels et politiques, Michel Winock est co-fondateur de la revue L’Histoire. Également professeur émérite à Sciences Po et écrivain, il est l'auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels Madame de Staël (Goncourt de la biographie Edmonde Charles-Roux, 2010), Clemenceau (2007), Le Siècle des intellectuels (Prix Médicis essai) et récemment Charles de Gaulle : un rebelle habité par l’histoire (Gallimard – L’esprit de la cité, 2019). Michel Winock est également membre du conseil d'administration du Festival du film d'histoire.

Valérie Hannin

Valérie Hannin

Valérie Hannin est directrice de la rédaction de la revue L’Histoire, ancienne élève de l’ENS et professeure agrégée d’histoire au lycée Racine (Paris 8e). Vice-présidente du Festival international du film d’histoire de Pessac, elle siège au conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire de Blois. Elle animera les débats de la revue L’Histoire: vendredi 18 novembre à 16h30 : Dieu est-il macho ? ; samedi 19 novembre 16h30 : Patriarcat : la domination masculine est-elle une fatalité ?

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