Dieu est-il macho ?

Dieu est-il macho ?

Débat de l'Histoire

90 min.

Depuis les origines de l'Église jusqu'au début du ive siècle, aucune loi n'interdit l'ordination d'hommes mariés. A partir du ive siècle, la législation canonique s'étoffe : on interdit aux prêtres d'épouser une femme après leur ordination et, en Occident, les prêtres mariés sont invités à s'abstenir de rapports avec leur épouse. Les Églises orientales adoptent une discipline différente, entérinée par un concile à Constantinople en 691 et toujours valable : l'évêque seul est tenu au célibat. Dans les deux cas, le clergé séculier – qui a « charge d'âmes », à la différence des moines et moniales – doit suivre une vie digne et des mœurs irréprochables. Mais les Orientaux ont pensé que cet objectif pouvait être atteint dans le cadre du mariage, tandis que l'Occident n'a vu de salut que dans la continence.  

Au cours des siècles suivants, ces consignes semblent avoir été oubliées : à la fin du vie siècle, Grégoire de Tours mentionne de nombreux évêques mariés dans la Gaule mérovingienne. Vers 1010 encore, l’évêque Burchard de Worms condamne les fidèles qui méprisent les prêtres mariés et refusent, sous ce prétexte, de leur verser les offrandes. Cette notation montre le changement en train de s'opérer : depuis le viiie siècle, l'Église a défini une voie de salut privilégiée pour chaque catégorie de chrétiens : le mariage et la vie familiale pour les laïcs et le célibat pour les clercs. Le point d'aboutissement de cette évolution est constitué par les canons 6 et 7 du concile de Latran II (1139), qui décrète que les prêtres cohabitant avec des femmes doivent être privés de leur office et que le mariage contracté par un clerc est non seulement illicite mais invalide. Sur ce point, la discipline de l'Église catholique n'a pas varié depuis.

Il convient de s’interroger sur les raisons de ce raidissement. La première était le souci d'empêcher la constitution de dynasties sacerdotales s'appropriant les fonctions et les biens ecclésiastiques, qui risquait à terme d'aboutir à une dissolution complète du patrimoine de l’Église, déjà menacé par les seigneurs laïcs. Il faut également prendre en compte l'hostilité croissante de la papauté vis-à-vis du patriarcat de Constantinople, qui aboutit au schisme de 1054, ainsi que l’influence des ordres monastiques qui exaltent la virginité et proposent les anges comme modèle. 

En dernière analyse, la cause la plus profonde réside dans l'évolution des rapports entre clercs et laïcs, qui se concrétise, au début du xie siècle, par l'élaboration du schéma dit des « trois ordres », dont Georges Duby et Jacques Le Goff ont souligné l'importance pour l'Occident :  ceux qui prient (les clercs), ceux qui combattent (les chevaliers) et ceux qui travaillent, c'est-à-dire tout le reste du peuple. A travers ce schéma tripartite s'exprime en effet une revendication très nette d'émancipation et de primauté du spirituel, qui s'affirme au cours du xie siècle : le spirituel doit se délivrer de l'emprise du temporel, car l'esprit est supérieur à la chair. Mais cette prépondérance n'était justifiée, aux yeux des hommes de ce temps, que si les serviteurs de Dieu vivaient dans la pureté. Les partisans du célibat ecclésiastique mirent ainsi l'accent sur la nécessité d'élever le statut des clercs au-dessus de celui des laïcs.

Pour les réformateurs grégoriens, qui l'emportèrent finalement, seul le célibat, vécu comme un combat héroïque, pouvait ramener les clercs à la chasteté. Au sein du bas clergé, des voix s'exprimèrent pour soutenir qu'on était plus assuré de parvenir au même résultat en permettant aux prêtres qui le souhaitaient de vivre honnêtement dans le cadre du mariage. Toutefois, comme ce courant était lié à des milieux favorables à l'Empire ou hostiles à la centralisation pontificale, il fut assez vite étouffé.

On remarquera que l’argument le plus fréquemment avancé aujourd'hui dans l'Église catholique pour justifier le célibat ecclésiastique, à savoir que le prêtre, se devant à une multitude de fidèles, ne peut établir une relation privilégiée et accaparante avec une femme et des enfants, n'a jamais été mis en avant ni dans l'Antiquité ni au Moyen Age. En revanche, l'Église, à cette époque, a été très sensible à la notion d'impureté rituelle, affirmant que celui qui se place au service de Dieu doit lui consacrer sa vie et renoncer à l'exercice de la sexualité, conçue comme une souillure. Ce qui montre bien que le véritable enjeu du débat est d'ordre anthropologique. 

 

« L'église et le mariage des prêtres »

@André Vauchez, L’Histoire n° 185 (février 1995). 

Avec

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Jean-Christophe Attias

Spécialiste de l'Histoire du judaïsme, de la pensée juive et de l'histoire et sciences des religions, Jean-Christophe Attias est directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études. Il a notamment publié Moïse fragile (Alma, 2015) et Nos Conversations célestes (Alma, 2020).

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Isabelle Heullant-Donat

Isabelle Heullant-Donat est professeure d'Histoire du Moyen Âge à l'Université de Reims - Champagne Ardenne, spécialiste d'histoire religieuse et culturelle. Elle a assuré la direction du programme de recherche « Enfermements », qui a abouti à la publication de trois volumes aux Éditions de la Sorbonne et au webdocumentaire http://cloitreprison.fr (2018). 

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Julien Loiseau

Julien Loiseau est historien, spécialiste de l'histoire du monde islamique médiéval, professeur à Aix-Marseille Université. Il a publié Les Mamelouks (XIIIe-XVIe s.). Une expérience du pouvoir dans l'Islam médiéval (Seuil, 2014) et Jérusalem. Histoire d'une ville-monde, des origines à nos jours (Flammarion, 2016).

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Florence Rochefort

Florence Rochefort est chercheuse au CNRS, spécialiste de l'histoire des féminismes. Elle poursuit également ses travaux en études de genre sur les questions de religions, de laïcités et de sécularisation.  Elle a co-dirigé la revue Clio, Histoire Femmes et Société et a présidé l'Institut Emilie du Châtelet pour le développement des études sur les femmes, le sexe et le genre.  Elle a dirigé en particulier Le pouvoir du genre. Religions Laïcit(s) 1905-2005, PUM, 2007 et Normes religieuses et genre (co-dir avec M.E. Sanna) et  publié  notamment  Histoire mondiale des féminismes , Que sais-je, PUF, 2022 2é ed et  Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours (La Découverte 2020)  avec Bibia Pavard et Michelle Zancarini-Fournel.

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