Conférence inaugurale - Masculin-féminin, toute une histoire

Conférence inaugurale - Masculin-féminin, toute une histoire

Conférence inaugurale

90 min.

Peut-être vivons-nous une de ces « ruptures d’évidence », pour emprunter les termes de Michel Foucault, qui rendent soudain insupportables des situations longtemps tolérées parce que crues inévitables. Cette hypothèse optimiste inspire les recherches de plus en plus nombreuses sur les violences faites aux femmes – au foyer, dans la rue, au travail, dans les guerres. En premier lieu, le viol et l’inceste. Le viol de guerre est une arme aux mains de tous les vainqueurs d’hier et d’aujourd’hui, de la Grèce antique aux guerres bosniaques. Mais aussi le harcèlement sexuel, dont l’affaire « MeToo » a montré l’ampleur professionnelle et sociale, qui se trouve enfin dénoncé pour ce qu’il est : le geste inacceptable d’hommes qui croyaient que le corps des femmes était leur propriété naturelle, leur apanage incontesté. En prenant leur sort en mains, les femmes sortent du statut de victimes qui risque de les enfermer dans une démarche dévalorisante. Les problèmes d’aujourd’hui suscitent et nourrissent une histoire nécessairement sensible à l’air du temps, mais qui entend transformer l’émotion en intelligibilité. Une histoire non pas dénonciatrice, mais compréhensive, respectueuse des sources, soucieuse des contextes et des chronologies, acharnée à dissiper les silences qui, comme le ressac de la mer, la tombée de la nuit, se referment, retombent, et refoulent les bruits et les paroles qui tentaient de dire autre chose. Quelque chose.

Faire l’histoire des femmes, c’est lutter contre le grand silence nocturne qui toujours menace de les engloutir. C’est aussi tenter d’introduire plus d’intelligibilité dans les rapports de sexe qui tissent l’évolution des sociétés. Leur analyse s’est singulièrement complexifiée depuis vingt ans, sous l’influence à la fois de Michel Foucault et de la réflexion américaine autour du genre (Joan Scott) et du queer (Judith Butler). Une véritable pensée féministe s’est affirmée, et c’est peut-être le fait le plus marquant des dernières années. Le genre, « instrument utile de l’analyse historique », a permis de déconstruire des données dites naturelles, comme l’avait entrevu dès 1949 Simone de Beauvoir, de sortir de la norme hétérosexuelle pour aborder l’histoire des homosexualités, voire le transgenre. Le corps dans tous ses états a été décrypté. L’histoire s’est faite sensible, charnelle, littéraire, mais aussi quête de vérité. Un exemple parmi d’autres : sources judiciaires et journalistiques à l’appui, Anne-Emmanuel Demartini revisite l’affaire Violette Nozière et montre qu’à l’origine du meurtre du père il y eut vraisemblablement l’inceste – thèse inconcevable, insoutenable dans les années 1939 où il paraissait évident que Violette, fille d’un père cheminot méritant, donc insoupçonnable, était une affabulatrice. Outil heuristique efficace, le genre permet ainsi de lire autrement ce célèbre et scandaleux fait divers : l’histoire d’une femme aux prises avec les réalités, les préjugés de son temps.

En écho à l’histoire des femmes s’est développée une histoire des hommes, qui s’interroge sur le devenir sexué de nos sociétés. Deux exemples : le numéro 200 de la revue Le Débat s’intitule « Le masculin en révolution » ; Marcel Gauchet y signe un article intitulé « La fin de la domination masculine ». Ivan Jablonka a également publié un livre programmatique : Des hommes justes : du patriarcat aux nouvelles masculinités (Seuil, 2019). De telles publications étaient impensables il y a vingt ans.

Extrait de Les Femmes ou les silences de l’histoire de Michelle Perrot, Éditions Flammarion (1998, réédition 2020).

Avec

Michelle Perrot

Michelle Perrot

Michelle Perrot est historienne, professeure émérite de l’université Paris-7. Spécialiste mondialement reconnue de l’histoire des ouvriers, des prisons et des femmes, elle a codirigé avec Georges Duby les cinq volumes de l’Histoire des femmes en Occident (1991-1992). Ses travaux, pionniers en matière d’histoire sociale, d’histoire des marges, des femmes et du genre, ont puissamment contribué à renouveler la discipline et ses objets. 

Quelques publications importantes : Les Femmes ou les silences de l’histoire (1998), Les Ombres de l’histoireCrime et châtiment au XIXe siècle (2001), Histoire de chambres (2009), George Sand à Nohant (2018).

Conférence inaugurale - Masculin-féminin, toute une histoire

  • Lundi 14 novembre 2022 - 18 h 30

  • Cinéma Jean Eustache
  • En présence deMichelle Perrot

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Programme 2022 - Supplément Sud Ouest

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