Ludwig ou le Crépuscule des dieux

"Ludwig" de Luchino Visconti

Ludwig ou le Crépuscule des dieux

Ludwig

Luchino Visconti

1972

185 min.

Ludwig ou le Crépuscule des dieux

Le jeune Ludwig, à 19 ans, devient roi de Bavière. C'est un être plein de bonnes intentions et de rêves enthousiastes qui souhaite s'entourer de conseillers émérites et de célèbres artistes. Hélas, son règne de vingt années, à l’issue tragique, va être une suite ininterrompue de déceptions…

« Si Wagner n’était pas un artiste, ce serait un saint. Il a un génie purificateur. Son art est rédempteur. C’est un antidote au mal et à la corruption de notre société. Richard Wagner sera éternel, car l’art est la vérité absolue. » – Louis II de Bavière, Ludwig

Pompe et circonstance.Lhistoire veut que le futur Louis II de Bavière ait entendu pour la première fois un opéra de Wagner (en loccurrence Lohengrin) en 1861. Il a alors seize ans et il est tellement bouleversé quil est victime dune crise d’épilepsie. La passion de Louis II pour les arts, en particulier pour larchitecture et la musique de Wagner est au cœur du film de Luchino Visconti, vaste fresque sur le parcours du monarque, de son accession au trône en 1864 à sa mort prématurée et encore sujette à conjectures en 1886, après sa mise à l’écart du pouvoir et son internement pour démence au château de Berg. Lhypersensibilitéde Ludwig sest affirmée sur une relation tendue avec ses parents ; sur une attitude extravertie et un goût pour le spectacle sous toutes ses formes, qui structurent un univers intérieur puissamment onirique ; sur une homosexualité quil sattache (sans succès) à réprimer ; enfin sur une tendance toujours plus marquée à la réfutation du réel, qui lamène à se délester des devoirs de sa charge[1]. Ce jeune roi cultivé à lallure altière, le peuple la accueilli très favorablement, avant que l’édification de châteaux dispendieux et sa générosité à l’égard de Wagner ne viennent abîmer sa réputation. 

Pourtant, et surtout après sa mort, Ludwig fera lobjet dune réhabilitation et même dun culte que les membres de sa garde rapprochée, effarés par un tempérament quils jugeaient iconoclaste et inapte à lexercice du pouvoir, ne laissait pas forcément prévoir. Le rapport à Wagner demeure déterminant dans cette postérité, avec le financement des représentations de Tristan und Isolde(1865, un énorme succès), puis celui du palais des festivals de Bayreuth et lapogée artistique que représente la Tétralogie (L’Or du Rhin,La WalkyrieSiegfriedLe Crépuscule des Dieux), dans laquelle Wagner élabore sa conception de lopéra comme « spectacle total ». 

Le testament de Visconti.Ludwig, dernier volet dune « trilogie allemande » formée avec Les Damnés(1969) et Mort à Venise(1971), est souvent perçu comme le testament artistique de Visconti. Le film, long et complexe, a connu une genèse troublée, provoquant lattaque qui laisse un Visconti épuisé hémiplégique [2]. Ce projet est né de ladaptation avortée dÀ la recherche du temps perdu, qui est avec La Montagne magiquede Thomas Mann le « grand œuvre perdu » de Visconti. Ce qui ne nempêche pas le cinéaste, avec une puissance de travail hors norme, de simmerger complètement dans cette biographie du « roi-lune » en patron des arts et promoteur/financeur de la révolution wagnérienne. La précision des recherches et lexigence de Visconti (tournage sur les lieux mêmes habités par Louis II, obsession du décor et du détail authentiques) rejoignent à la même époque celles dun Kubrick pour son Napoléonfinalement abandonné, puis pour Barry Lyndon(1975) et sa reconstitution des sociétés européennes au XVIIIe siècle. Tourné en italien et en anglais, le résultat final dune durée de 4h30 effraie les producteurs. La longueur du film et les références explicites à lhomosexualité de Ludwig conduisent à un remontage drastique (3h) auquel Visconti, les mains liées par contrat, consent la mort dans l’âme. Cest seulement après sa disparition que ses proches collaborateurs entreprennent de récupérer les droits et de présenter, en 1980, une version plus conforme aux vœux du maître. Le film conserve toujours les stigmates de sa conception heurtée, dautant que la syntaxe de Visconti, qui évolue radicalement avec et aprèLe Guépard(zooms et raccords violents, par exemple) se combine à lextraordinaire raffinement de la couleur et des décors. Le cinéma des plus grands stylistes italiens de l’époque (Visconti, Mario Bava, Dario Argento, Sergio Leone, Bernardo Bertolucci, Marco Ferreri) saffirme ainsi dans un balancement rhapsodique entre sophistication et brutalité (de la syntaxe comme du récit et des personnages). Mais il appartient à Visconti, par la démesure et la cohérence globale de ses projets, davoir redéfini, de Senso(1954) à Ludwig, la représentation de lHistoire. Et davoir su observer et saisir les mécanismes profonds qui président aux mutations dune société entière. 

 

 

[1]           Lorsqu’il nie, par exemple, le conflit contre la Prusse de Bismarck, désireuse au milieu des années 1860, d’écarter la Bavière de l’orbite autrichienne et la faire intégrer le giron prussien. Ce qu’elle parvient à accomplir à partir de 1866… 

[2]           Sur l’aventure du film, lire absolument le texte synthétique mais très documenté de Samuel Petit, médiathécaire à la Cinémathèque française : « Ludwig » de Visconti : histoire du scénario de tournage - La Cinémathèque française(https://www.cinematheque.fr/article/1118.html).

Fiche du film

Réalisateurs(trices)

Luchino Visconti

Année

1972

Titre original

Ludwig

Durée

185 minutes

Date Sortie française

Jeudi 15 mars 1973

Auteur(s) / Scénario

Luchino Visconti, Enrico Medioli, Suso Cecchi D'Amico

Format de diffusion

DCP

Détails

Interprètes

Helmut Berger (Ludwig II de Wittelsbach), Romy Schneider (Elisabeth d’Autriche), Trevor Howard (Richard Wagner), Silvana Mangano (Cosima von Bülow), Gert Froebe (le père Hoffmann)…

Direction photographie

Armando Nannuzzi

Montage

Ruggero Mastroianni

Couleur

Couleur

Production

Mega Film (Italie), Cinétel (France), Divina-Film, Dieter Geissler Filmproduktion (RFA)

Distributeur

Tamasa

Musique

Richard Wagner, Robert Schumann

Son

Giuseppe Muratori, Vittorio Trentino

Costumes

Piero Tosi

Décors

Gianfranco De Dominicis, Enzo Eusepi, Corrado Ricercato, Oltrona Kuchino Visconti

Producteur(trice)

Dieter Geissler, Ugo Santalucia

Pays

Italie-France-Allemagne

Critiques