L’invention de la culture ouvrière : le travail, la misère, le foot et les Beatles

L’invention de la culture ouvrière

L’invention de la culture ouvrière : le travail, la misère, le foot et les Beatles

Débat de l'Histoire

90 min.

Au début du XXe siècle, la classe ouvrière anglaise vivait dans un monde socialement, voire géographiquement, distinct. Disraeli parlait, dans les années 1840, de « deux nations ». C’est dans les années 1870 qu’apparurent les grands traits de la culture ouvrière anglaise.

Certains aspects datent de la période pré-industrielle, ainsi la société de métier (trade society) de travailleurs qualifiés appelée à devenir le syndicat (trade union) du XIXe siècle était peut-être issue des anciennes guildes. Bien d’autres éléments caractéristiques remontent à cette première phase, en particulier le paysage industriel et urbain qui survécut jusqu’au milieu du XXe siècle. La culture ouvrière, en fait, ne subira aucun changement appréciable jusqu’à la transformation entraînée par le plein emploi, les hauts salaires et la nouvelle société de consommation des années 1950. Elle atteignit probablement son apogée entre 1945 et 1951 : les taux de syndicalisation en milieu ouvrier, la puissance électorale du Labour Party, l’assistance aux matchs de football et au cinéma, mais aussi la diffusion du journalisme de masse à lecteurs spécifiquement prolétariens, atteignirent alors des sommets.

Le football comme sport prolétarien de masse – autant dire religion laïque – est ainsi le produit des années 1880, lorsque le jeu devint professionnel et que s’organisèrent les matchs de ligue et la compétition acharnée pour la coupe. Les joueurs d’origine prolétarienne, salariés comme les autres travailleurs mais mieux payés, dominèrent le jeu et l’on vit apparaître la curieuse opposition partageant les villes industrielles d’une certaine importance entre les supporters de deux équipes rivales : Sheffield United contre Sheffield Wednesday, Glasgow Rangers contre Glasgow Celtic.

La classe ouvrière affirmait dans le même temps son style propre de vacances avec ses stations balnéaires favorites, comme Blackpool en Lancashire, et la fameuse casquette plate, qui deviendra l’uniforme de l’ouvrier anglais au repos, à partir de 1890 ou 1900, fait toujours les beaux jours d’une bande dessinée, Andy Capp. Autre personnage dont on peut dater l’apparition vers 1865 dans le Lancashire : le débitant de fish and chips (le poisson-frites). La culture ouvrière s’affirme également dans une organisation nouvelle du temps de travail. La semaine ouvrière classique, connue en France sous le nom de « semaine anglaise », apparut vers 1870, quand l’habitude de payer le salaire hebdomadaire le vendredi fit du week-end, ou plutôt du samedi, le jour réservé par excellence aux activités de loisir. 

La classe ouvrière devint un marché potentiel de consommation mais il fallut attendre les dernières années du siècle pour voir la High Street, artère commerçante des cités et des quartiers ouvriers, prendre l’aspect qu’elle gardera jusqu’à l’avènement du supermarché. La vente du thé de l’Inde et de Ceylan, en paquets standard dès 1884, fit alors la fortune des magasins à succursales multiples. Le débit de boisson classique de la classe ouvrière était le pub, le « local » où les hommes avaient l’habitude de venir régulièrement après le travail ou le repas du soir pris de bonne heure, en général seuls. Comme d’autres formes de loisirs ne cessaient de s’offrir en grand nombre aux jeunes, le pub ouvrier devint de plus en plus, jusqu’au nouveau retournement de tendance des années 1960, la forteresse des plus de trente ans.

Où donc, dans cet entassement d’hommes et de femmes endurants et stoïques, trouve-t-on la conscience de classe ? Partout. La vie des ouvriers anglais en était si imprégnée que chacun ou presque de leurs actes attestait leur sens de la différence, du conflit entre « Eux » et « Nous ». Cela s’exprimait aussi par un code moral non formulé, fondé sur la solidarité, l’équité, l’aide mutuelle et la coopération, enfin par la résolution de combattre pour un juste traitement. 

La classe ouvrière, jusqu’à 1914 et même 1945, vivait une bonne partie de sa vie dans un réseau d’aide et de crédits mutuels, qui échappaient à la loi. Ce système symbolisait un certain sens de l’indépendance de classe, et surtout la création d’un espace social soustrait à l’autorité des riches et des puissants. 

Telle était la culture ouvrière à la veille de sa crise et de sa mutation. Si les années 1950 et 1960 la transformèrent en l’intégrant dans la culture de consommation moderne, cette dernière en fut elle-même transformée. 

© Eric John Hobsbawm, « La culture ouvrière en Angleterre », L’Histoire n° 17, novembre 1979, pp. 25-33. 

Avec la revue L'Histoire.

 

Avec

Fabrice BENSIMON

Fabrice Bensimon

Fabrice Bensimon est professeur d’histoire et de civilisation britanniques à l’Université Paris IV-Sorbonne, actuellement détaché à University College London. Il est membre du comité de rédaction de la Revue d’histoire du XIXe siècle et membre du Centre d’Histoire du XIXe siècle (Paris 1 - Paris 4). Ses recherches portent notamment sur les Iles Britanniques : histoire politique et sociale au XIXe siècle et mouvement ouvrier. Il a dirigé, avec Sylvie Aprile, La France et l’Angleterre au XIXe siècle : échanges, représentations, comparaisons (Paris, Editions Créaphis, 2006).

Paul DIETSCHY

Paul DIETSCHY

Maître de conférences à l’Université de Franche-Comté, spécialiste de l’histoire des sports.