XIXè : le siècle des fondations des nations latinos-américaines

XIXè : le siècle des fondations des nations latinos-américaines

Débat de l'Histoire

90 min.

En 1810, à la chute de la monarchie espagnole, les autorités fraîchement parvenues au pouvoir rechignent à concéder une égalité concrète aux provinces d’Amérique latine où des institutions autonomes se forment. L'ordre impérial se désagrège pour laisser place à un ensemble d'États-nations - et l'Espagne n'en est qu'un parmi les autres. Plus que la montée précoce d'un sentiment national introuvable, c'est la révolution et la guerre qui expliquent cet étrange dénouement. Le Venezuela est un cas d’école.

Le 5 juillet 1811, les Provinces-Unies du Venezuela prennent leur indépendance, qui dure peu, puisque la reconquête espagnole est achevée fin juillet 1812. Bolivar intervient alors pour reprendre le pays au cours de la « Campagne admirable » en 1813, mais il s’en fait chasser par les « llaneros » en 1814. Il constitue alors l’Ejercito libertador (Armée de libération) qu’il réunit en armée disciplinée. En 1818, après l'échec d'une nouvelle campagne contre Caracas, l'état-major prend le pari improbable et risqué de marcher vers la région de Bogota protégée par la formidable barrière des Andes.

La témérité de la manœuvre prend de court les armées du roi, et le 7 août 1819, la victoire de Boyaca ouvre la route de Bogota et marque le tournant des indépendances américaines. Les plateaux riches et peuplés de l'actuelle Colombie forment désormais l'inattaquable base de recrutement des républicains. Deux ans plus tard, le 24 juin 1821, la victoire de Carabobo assure l'indépendance définitive du Venezuela. Dès 1819, le « Libertador » Bolivar et le Congrès projetaient la constitution d'une Grande-Colombie, unissant le Venezuela, la Colombie, le Panama et l'Équateur actuels — Bolivar y adjoignait en rêve le Pérou.

Bolivar n’est ni un théoricien de la nation au sens moderne ni l'adepte d'un panaméricanisme internationaliste ; il n’est sans doute pas un libéral au sens classique, ni, d'ailleurs, un annonciateur de l’antilibéralisme. Doté d’une vaste culture des Lumières, il a lu Thomas Paine comme Jeremy Bentham, Voltaire comme Benjamin Constant. Surtout, il se méfie des systèmes politiques trop abstraits, admirant le parlementarisme à l’anglaise. C’est pourquoi le discours qu'il prononce en 1819 à Angostura marque une étape fondamentale dans la révision des idéaux fondateurs de la révolution : pour la stabiliser, il est nécessaire de s'appuyer sur certaines institutions permanentes échappant aux aléas du suffrage. En 1826, il inscrit la présidence à vie dans la Constitution bolivienne, croyant avoir trouvé le compromis idéal entre ordre et liberté.

Mais il ne faudrait pas oublier les autres conflits qui embrasent l'Amérique espagnole, des émancipations nationales qui prennent un visage singulier dans chaque province. En Nouvelle-Espagne, l'indépendance définitive vient d'une trahison du camp « espagnol » où les événements péninsulaires jouent un rôle essentiel, et notamment la révolution libérale qui se joue en Espagne. Le royaliste mexicain Agustin de Iturbide, opportuniste, change de camp et signe le 14 février 1821 le plan d'Iguala qui marque les vrais débuts du Mexique indépendant.

Dans le cône Sud, le Rio de la Plata forme le seul territoire que les royalistes n'aient jamais repris depuis la création d'un gouvernement autonome, la Junte de Buenos Aires, le 25 mai 1810. Cependant, il faut attendre 1816 pour que, au congrès de Tucuman, soit déclarée l'indépendance de la Confédération des Provinces-Unies d'Amérique du Sud, puis 1853 pour que l’Argentine soit unifiée.

Au Pérou, l’indépendance vient de l'extérieur. Proclamée par San Martin et Bernardo O'Higgins en 1821, après la libération de Lima, elle n’est définitivement acquise qu’à Ayacucho le 9 décembre 1824, par les troupes de Bolivar et d'Antonio José de Sucre.

Le haut Pérou tombe quelques mois plus tard et déclare son indépendance le 6 août 1825. Détaché de Lima, il adopte une Constitution conçue par Bolivar : la Bolivie était née.

Les indépendances hispano-américaines représentent un moment fondamental dans l'invention des libertés modernes. Les conditions dans lesquelles ces nouvelles nations ont émergé laissent toutefois un legs contradictoire : celui de régimes politiques libéraux gouvernant des sociétés fermées et hiérarchisées. Cette tension entre société et politique va colorer de manière originale l'histoire des États hispano-américains.

© Clément Thibaud, L’Histoire n°322, juillet-août 2007.

Avec

Clément Thibaud

Directeur d’études à l’EHESS, directeur de Mondes Américains-UMR 8168 (CNRS-EHESS-Paris 1-Paris-Nanterre

 

Historien, Clément Thibaud est élu en 2017 à une direction d’études intitulée « Politique et sociétés de l’Amérique latine. Un tiers moment républicain entre empires et nations (1750-1900) », après avoir été professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Nantes et directeur-adjoint du Centre de Recherche en Histoire Atlantique et Internationale. Chercheur à l’Institut français d’études andines, en poste à Bogota (1995-6 et 2001-4). Il a codirigé, avec A. de Almeida Mendes, le projet international « Statuts, race, couleurs dans le monde atlantique », financé par la Région des Pays de la Loire.

Membre de Mondes Américains-UMR 8168, il est directeur de l’unité depuis 2019. Il est également co-responsable de l’axe 1 du laboratoire.

Il est actuellement président de l’Association des Historiens Contemporanéistes de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (AHCESR).

 

 

Lemperière

Annick Lempérière

 Professeure certifiée affectée dans l'enseignement supérieur. Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Annick Lempérière est spécialiste d’histoire de l’Amérique du XIXe au XXIe siècle. Elle a été pensionnaire-chercheur au CEMCA (Mexico, 1995-1997) et membre senor de l’Institut Universitaire de France. Elle est membre de la Commission 33 du CNRS. Ses recherches ont porté successivement sur les intellectuels mexicains au XXe siècle, et, sur le XIXe siècle, l’opinion publique et le libéralisme, l’éducation, la construction de l’État, le droit et les droits, les concepts politiques hispano-américains. Elle rédige actuellement une Histoire contemporaine de l’Amérique Latine.

Olivier Thomas

Olivier Thomas

Rédacteur en chef adjoint à la revue L'Histoire.

XIXè : le siècle des fondations des nations latinos-américaines

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