Portraits de dictateurs

Portraits de dictateurs

Débat de l'Histoire

90 min.

Le 11 septembre 1973, un coup d'État renverse Allende et l'Unité populaire (UP) élue en 1970 pour tracer « pacifiquement une voie chilienne vers le socialisme ». C’est une rupture dans un pays où la Constitution de 1925 n'avait jamais été remise en cause et où l'armée était réputée loyaliste.

L'historiographie reste partagée sur les causes : pour les uns, les armées ont voulu mettre un terme à une expérience leur semblant menacer l'unité de la nation ; pour d'autres, l'UP était divisée entre réformisme d'inspiration keynésienne et tentation « révolutionnaire » d'accélérer les transformations ; d'autres enfin soulignent les résistances d'une partie de la société au passage à un socialisme d'État. Ces trois facteurs ont certainement joué.

Une journée suffit aux forces armées pour prendre le pouvoir : lancé dans le port de Valparaíso par la marine, le coup d'État aboutit à Santiago au bombardement du palais présidentiel de La Moneda et à la mort d'Allende. A l'origine, une junte dirigée par le général Augusto Pinochet. Lointain descendant d'un Français émigré au xviiie siècle, Pinochet, né en 1915, a rapidement gravi toute la hiérarchie militaire. En août 1973, Allende le nomme commandant en chef des forces armées dans l'espoir qu'il apaise les velléités putschistes de l'armée chilienne, pourtant de tradition apolitique...

En quelques jours, la junte démet le gouvernement, dissout le Parlement, instaure l'état de siège et l'état d'urgence assortis d'un couvre-feu, suspend les libertés syndicales et la plupart des organes de presse. Cette doctrine dite de « sécurité nationale », contre le communisme, caractérise des dictatures militaires en Amérique latine – Brésil, Argentine, Uruguay – dans les années 1970.

Très vite, la nature répressive du pouvoir s'affiche. Des milliers de personnes sont arrêtées. Outre les personnalités de l'UP, ce sont surtout les militants d'extrême gauche et du mouvement ouvrier qui sont torturés, parqués dans des camps ou portés disparus. Le très populaire chanteur Victor Jara est tué dans une rue de Santiago peu après le 11 septembre. Au total, on dénombre 5 000 à 6 000 morts et disparus. Près de 1 million de Chiliens s’exilent, un dixième de la population de 1975.

Mais la répression seule ne peut expliquer le maintien de Pinochet pendant seize ans. Dans un premier temps, la junte bénéficie d'importants soutiens, de l'Église aux milieux industriels et financiers en passant par une bonne partie des classes moyennes. A l'étranger, l'émotion ne suffit pas à isoler la junte. Les États-Unis, où une partie des élites militaires chiliennes ont été formées dans un anticommunisme viscéral depuis les années 1950, accordent d'importants crédits et participent à sa reconnaissance internationale.

Au plébiscite de janvier 1978 encore, Pinochet recueille le soutien des trois quarts des électeurs pour lesquels l'argument décisif était la politique économique. Rapidement, l'économie voit ses exportations augmenter, attire les investisseurs et retrouve des taux de croissance étonnants dans le contexte de la crise mondiale – 9,9 % en 1977, 8,3 % en 1979. Mais cela entraîne aussi la précarisation de larges couches de la population, une lente érosion des classes moyennes et une inégalité croissante des revenus : en 1990, 40 % de la population vit dans la pauvreté, deux fois plus qu'au milieu des années 1970.

Ces éléments ne sont pas étrangers au rejet du régime. Des mouvements sociaux, associatifs et culturels alimentent une opposition larvée qui se traduit par des protestations originales, comme des concerts de casseroles. En août 1985, un accord national pour le retour à la démocratie est paraphé par onze partis – presque toute l'opposition –, sous la houlette du nouveau cardinal-archevêque de Santiago Mgr Fresno.

Lors du référendum du 5 octobre 1988 Pinochet qui a promis d’aller vers une démocratie restreinte est désavoué par 56 % des suffrages exprimés. Ainsi débute la transition des années 1990, au cours de laquelle l'ombre du général obscurcit le retour à la démocratie. Selon la Constitution de 1980, Pinochet bénéficie en effet d'une immunité totale, comme commandant en chef de l'armée de terre jusqu'en 1998, puis sénateur à vie. Mais il se retire de la vie politique après son arrestation à Londres en 1998 et renonce à son poste de sénateur en 2002, après avoir reçu l'assurance qu'il ne serait pas jugé dans son pays.

© Olivier Compagnon, L’Histoire n°279, septembre 2003.

Avec

Chirio

Maud Chirio

Docteure en histoire et maîtresse de conférences à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée, Maud Chirio est spécialiste de l’histoire de la dictature militaire brésilienne, plus particulièrement des forces armées et de l’appareil répressif. 

Auteure de A política nos quartéis (Zahar, 2012), elle a également publié La politique en uniforme (PUR, 2016). 

Elle fait partie du Réseau Européen pour la Démocratie au Brésil (RED.Br)

Gilles Bataillon

Né en 1956, Gilles Bataillon a passé une partie de son enfance au Maroc puis au Mexique. 

Sociologue, Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, il est aussi professeur associé au Centro de Investigacion y Docencia Economica à Mexico, il s’est spécialisé dans l’étude de l’Amérique latine depuis quarante ans. 

Il a tout à la fois effectué de très nombreuses enquêtes en Amérique centrale de 1984 à 1987, dans les pays andins en 1989, puis tout au long des années 1996-2008 en Moskitia nicaraguayenne et enfin ces dix dernières années en Amérique centrale et au Mexique. Il a vécu et travaillé longuement au Costa Rica (1992-1993) puis au Mexique (2001-2004).Il a aussi été consultant sur les questions latino-américaines pour Médecins sans frontières (1982-1985), la Fondation Saint Simon (1984-1987), le Council for Inter American Security (1987), le Centre d’Analyse et de Prévisions du Ministère des Affaires Étrangères (1989), l’Organisation des États Américains (2000-2001), la Fondation de France (2002) et la Banque Mondiale (2004), le conseil électoral équatorien (2019). Il a enseigné et donné des conférences dans différentes universités argentines, brésiliennes, chiliennes, équatoriennes et mexicaines.

Organisateur de différents colloques sur l’Amérique latine, il a publié de nombreux articles et coordonné différents ouvrages sur les questions politiques latino américaines et sur l’ethnographie des Miskitus nicaraguayens.Co-directeur de la revue Problèmes d’Amérique latine, il  est l’auteur de deux livres : 

Le premier Genèses des guerres internes en Amérique centrale (1960-1983), Paris les Belles Lettres, 2003, a été traduit en espagnol par le Fondo de Cultura Economica à Mexico en 2008. 

Le second, Enquête sur une guérilla (Nicaragua 1982-2007), paru aux éditions Le Félin en 2009 a lui aussi été traduit en espagnol. 

Il prépare actuellement plusieurs ouvrages : Mono et les siens Miskitus d’Asang (Nicaragua), à paraître aux Belles lettres;  une série d’essais sur la démocratie et les populismes en Amérique latine.

Héloïse Kolebka

Héloïse Kolebka

Rédactrice en chef de la revue L'Histoire.

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