L'Après-Brexit : où va la Grande-Bretagne ?

L'Après-Brexit : où va la Grande-Bretagne ?

Débat

90 min.

Dans la véranda des Greenup, la fée Clochette et le nain Dormeur n’ont pas bougé des étagères. Le charmant capharnaüm décrit bien l’éclectisme des goûts de cette famille de la classe moyenne de Carlisle, petite ville posée à la frontière écossaise, dans le nord de l’Angleterre. Les listes de mots chinois affichés au mur et les dictionnaires français disent aussi son ouverture sur le monde.

Mais au fond du jardin, la haie de pins ne porte plus la guirlande de petits Union Jacks visibles lors de notre précédente visite, voici un an, juste après le référendum sur le Brexit.

Ashley Greenup, 57 ans, programmateur informatique indépendant, expliquait alors son choix en faveur de la sortie de l’Union européenne. La flamme patriotique aurait-elle faibli ? Aucunement. « Voter pour le Brexit est la meilleure décision de ma vie. ». Les motivations de ce père de quatre enfants sont trop profondément enracinées dans l’idée qu’il a du destin de l’Angleterre – une « petite île » vouée au commerce avec le monde entier – et de sa propre histoire familiale, « implantée à Carlisle depuis plusieurs siècles », pour admettre le moindre doute sur le bien-fondé du Brexit, surtout devant un Français. Si les continentaux considèrent le divorce avec l’UE comme un acte d’automutilation, grand bien leur fasse. « C’est notre problème. À nous de le gérer. This is England », glisse-t-il. La vieille Angleterre en a vu d’autres. « Avec notre monnaie autonome et notre souveraineté fiscale, nous pourrons protéger notre industrie et manœuvrer beaucoup plus vite que l’UE ».

Même le possible retour des droits de douane ne lui fait pas peur. La possibilité d’un échec des négociations avec Bruxelles ne l’effraie pas non plus. Aux élections du 8 juin, il a voté pour Theresa May après avoir choisi, en 2015, l’europhobe parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP). L’échec de la Première ministre ne refroidit pas son ardeur : « Redevenus un pays indépendant, nous pourrons toujours aller de l’avant ». Comme la plupart des « hard brexiters », Ashley Greenup verrait bien l’Angleterre en « Singapour de l’Europe ». « Haute compétitivité et impôts bas. Qui s’en plaindra ? » Même le plus gros mensonge de la campagne, qui promettait que l’argent qu’on ne donnerait plus à Bruxelles permettrait de renflouer les hôpitaux publics, garde pour le père de famille son parfum de lendemains qui chantent.  « Les Français vont s’en rendre compte, assure-t-il. Nous allons payer moins et leur contribution à l’UE va augmenter. Ce sera aussi moins facile pour eux de venir travailler ici ». Nous y voilà. De nombreux Polonais se sont installés à Carlisle ces dernières années et Ashley Greenup trouve qu’« on n’entend plus l’accent anglais dans nos écoles ». Il s’étrangle en racontant qu’il existe une version en polonais du site du Service national de santé (NHS) et attend du Brexit le durcissement des conditions d’accès des Européens aux prestations sociales. Son épouse Andrea sort alors de sa réserve. Elle aussi a voté pour le Brexit. Mais elle le regrette.

Si elle « avait su » que ce référendum se traduirait par des injures, des crachats et des agressions contre les Polonais, elle aurait « voté pour rester ». « Ils ne méritent pas d’être traités comme cela. C’est une honte pour les Britanniques ». Elle raconte son aigreur envers le NHS qui l’a empêchée de continuer à consulter le médecin généraliste qui la suivait depuis quarante ans. À l’occasion d’un déménagement, sa place a été « attribuée à quelqu’un d’autre », autrement dit à l’un de ces immigrés d’Europe de l’Est. Les écoles, elles aussi, sont saturées, et sa jeune nièce a été envoyée à des kilomètres parce que les établissements de son quartier sont remplis d’enfants roumains ou polonais. Le Brexit pourrait inciter ces « immigrés » à repartir. Andrea Greenup y croit sans y croire. « Leurs enfants sont heureux ici. Ce ne sont pas des statistiques. J’espère que les autorités construiront plus d’écoles. » Aux certitudes du père, aux doutes de la mère, s’ajoutent les convictions de Darius, 19 ans, l’aîné de leurs quatre enfants. Il étudie le chinois et le français à l’université de Hull. Il raconte qu’il ne connaît « aucun étudiant brexiter ». Lui-même a voté pour rester dans l’UE, et cette année, pour Theresa May, dont il attend qu’elle « tire le maximum » des négociations avec Bruxelles. Darius Greenup a voyagé en France, en Chine, et se sent partie prenante d’une « famille mondiale ». Il espère que le Brexit ne compromettra pas de futurs séjours d’études dans ces deux pays. En attendant, il avoue que les discussions sur le Brexit, à la table familiale, peuvent être animées.  « Je crois que je ne suis pas aussi nationaliste que mon père », murmure-t-il. En sortant de la maison des Greenup, surprise. Quelque chose a changé : un grand drapeau britannique pend désormais derrière la vitre qui jouxte la porte d’entrée. Ashley l’a probablement accroché pendant que nous parlions avec son épouse et son fils. Pour le cas où nous n’aurions pas saisi son message.

© Philippe Bernard, « Sur la route du Brexit, un an après »,

Le Monde, 26 juin 2017.

Avec le journal Le Monde

Avec

Robert TOMBS

Robert Tombs

Robert Tombs est un historien britannique. Professeur d'histoire au St John's College de l'Université de Cambridge, il est spécialiste de la France du XIXe siècle, et plus particulièrement de la Commune de Paris. Son do- maine de recherche privilégié est l’histoire des re- lations franco-britanniques de la fin du XVIIe siècle à nos jours. Parmi ses nombreux ouvrages, dont Paris, Bivouac des révolutions, la commune de 1871 (Libertalia, 2014), il a co-écrit avec son épouse Isabelle Tombs La France et le Royaume- Uni : des ennemis intimes (Armand Colin, 2012).

Alexandre Holroyd

Alexandre Holroyd

Député des Français en Europe du Nord.

Denis MacShane

Denis MacShane

Homme politique britannique, ancien député et ancien ministre de affaires européennes (2002 à 2005).

Paul Taylor

Paul Taylor

Journaliste - éditorialiste à Politico

Sylvie Kauffmann

Sylvie Kauffmann

Journaliste au journal Le Monde.

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