La Paix : "un intervalle entre deux guerres". 1918 à la lumière de 2018

Pascal Ory

La Paix : "un intervalle entre deux guerres". 1918 à la lumière de 2018

Conférence inaugurale

90 min.

La Paix : « l’intervalle entre deux guerres » ? 1918 sous le regard de 2018

     « La der des der », « Plus jamais ça » : en face de cette forte conviction, portée au long des années 1920 par le vœu intime de millions d’anciens belligérants, un personnage d’Amphitryon 38, pièce de théâtre de Jean Giraudoux créée le 8 novembre 1929, c’est à dire quelques jours après le déclenchement de la Crise économique américaine, répondait en une douzaine de mots discrets, qui allaient peser plus lourd que tous les slogans : « ce qu’on appelle la paix,… l’intervalle entre deux guerres ».

     On essaiera de décrypter ici le sens profond de ce basculement d’un « après-guerre » à un « avant-guerre », dont on sait qu’il inquiète maintenant non plus les survivants de 1918 mais certains contemporains de 2018.

     Interpréter l’Entre-deux-guerres n’est pas très sorcier ; c’est même un modèle du genre. 1918 est la victoire apparente du principe national. Le congrès de Paris, en 1919 est l’exacte inversion du congrès de Vienne en 1815. Et le principe national s’accorde ici avec le principe libéral : droits de l’homme, régime parlementaire, libéralisme économique… Le sens de l’histoire est donc clairement dessiné. Sauf que vingt ans plus tard l’entrée par étapes dans la Seconde guerre mondiale se fait entièrement à l’initiative  des adversaires du libéralisme.

     Pourquoi parler d’un modèle historique ? Parce que le fil rouge de ce processus apparemment absurde est d’une grande clarté : c’est la guerre elle-même. De Lénine à Mussolini en passant par les états-nations nés ou renés en 1918, tous les nouveaux régimes sont redevables à la guerre. La seule invention politique du XXe siècle s’appelle le fascisme, dont on peut dire qu’il ne vient ni de la droite ni de la gauche mais de la guerre. Dès lors la montée continue des solutions autoritaires voire totalitaires, à quoi on pourrait résumer le sens politique de la période 1919-1939 ne surprend plus. Mais il amène, par contrecoup, à réfléchir sur l’autre mise en miroir : 1918-2018.

     On sait l’agacement, voire le scandale que suscite chez la grande majorité des historiens toute théorie s’apparentant à une conception cyclique de l’histoire. Un rapide retour sur la thèse du retour  (« aux années 30 » ou « des années 30 », ce qui, au reste, n’est pas synonyme)  permettra sans doute de faire la part des choses. D’un côté la connaissance historique confirme le plus vieux des constats : « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». De l’autre, à partir du moment où on admet que l’objet de l’histoire n’est pas le passé mais le temps, l’interrogation sur le sens de ce temps est légitime.

     Nulle question de parler ici d’une histoire orientée, ni non plus d’une histoire cyclique. Une histoire insensée -au sens strict- doit cependant être intelligible. Sans aller jusqu’à parler de lois historiques  on ne peut s’interdire de raisonner en termes d’analogies et de récurrences.

     À partir de là on demeure frappé de l’existence, dans l’Entre-deux-guerres comme aujourd’hui, à l’échelle géopolitique, d’un trio de forces analogues : une menace bien identifiée, de part et d’autre, pour un ordre établi ; la dynamique négative d’une crise ; la montée d’une réaction tout à la fois à cette menace et à cette crise. Dans l’entre-deux-guerres la menace s’appelle bolchévisme, la crise sera économique et la réaction le fascisme. Aujourd’hui la menace s’appelle islamisme, la crise sera écologique et la réaction le populisme.

     La comparaison s’arrêtera là. Non pas parce que « nous ne sommes pas des prophètes » mais, plus fondamentalement, parce que si le jeu des fonctions est, d’après moi, le même, les acteurs en sont méconnaissables.

     Quant à savoir si la part de répétition qu’on met ici à jour devrait nous rendre plus lucides, il ne faut pas y penser : on enseigne l’histoire, mais l’histoire n’enseigne rien. L’historien, qui croyait travailler sur le temps, est renvoyé par les sociétés qui lui sont contemporaines à la seule expertise du passé, alors que les sociétés en question sont, par définition, immergées dans le présent.

     Reste un dernier point, parce que nous sommes à Pessac -mais aussi sans cette nécessité- : cette conscience historique des contemporains de l’Entre-deux-guerres et cette relecture critique par les contemporains des âges qui ont suivi, les retrouve-t-on devant les écrans, grands et petits ?

     Poser la question en ces termes c’est déjà, au reste, établir un lien entre les deux époques. Ce que l’Après-guerre appellera l’« audio-visuel » -et dont on sait le poids sur nos sociétés- est déjà présent dans les années 20, qui sont celles où au côté du cinéma et du disque s’installe un nouveau média, la « TSF », future radio, et plus encore dans les années 30, où le cinéma parlant apparaît comme la clé de voûte de ce nouveau système de médiation.

     Quant à l’examen des oeuvres elles-mêmes, à quoi le Festival, chaque année, nous engage –et c’est l’un de ses charmes- il est là pour nous confirmer que si les propagandistes des camps les plus opposés atteignent à cette occasion des sommets dans l’art d’instrumentaliser les « masses », la caméra et le micro peuvent aussi servir à la démystification et à la prise de conscience. Sans qu’il faille pour autant se bercer de l’illusion que l’art « changera la vie » puisqu’il n’a, entre 1918 et 1939, rien changé à la guerre.

Avec

Pascal Ory

Pascal Ory

Professeur émérite d’histoire contemporaine à la Sorbonne (Paris 1)    

Pascal Ory est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages portant sur l’histoire culturelle et politique des sociétés modernes, parmi lesquels Du Fascisme (rééd. Perrin, 2010),  La Belle Illusion. Culture et politique sous le signe du Front populaire (réédition CNRS Éditions, 2016), L’Invention du bronzage (rééd. Flammarion, collection « Champs », 2018). 

Derniers ouvrages parus : Peuple souverain. De la révolution populaire à la radicalité populiste (Gallimard, 2017), L’Entre deux-Mai. La crise d’où nous venons (Alma, 2018). Il vient d’éditer Edgar Morin. L’unité d’un homme (Robert Laffont, collection « Bouquins », 2018).

Le programme 2018

Tout le programme du festival 2018 en PDF

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La Paix : "un intervalle entre deux guerres". 1918 à la lumière de 2018

  • Lundi 19 novembre 2018 - 18 h 30

  • Cinéma Jean Eustache
  • En présence de Pascal Ory