France-Angleterre : les meilleurs ennemis ?

France-Angleterre : les meilleurs ennemis ?

France-Angleterre : les meilleurs ennemis ?

Débat de l'Histoire

90 min.

La rivalité commerciale franco-anglaise remonte à l’époque de Louis XIV : en 1678, alors que la paix règne entre les deux pays, le Parlement britannique décide de prohiber l’importation de presque toutes les marchandises françaises, en réponse aux mesures protectionnistes prises par Colbert. Cette riposte disproportionnée traduit un fort sentiment antifrançais né en Angleterre dans les années 1670 et nourri de réactions anticatholiques et anti-absolutistes. Jusqu’au traité de 1786, les relations commerciales officielles entre l’Angleterre et la France restent minimes – à la différence de la contrebande, considérable, par exemple d’eaux-de-vie et de dentelles françaises dans un sens, de draps et d’objets en métaux anglais dans l’autre. De plus, pendant les guerres qui opposent les deux pays au XVIIIe siècle, le commerce maritime devient un objectif essentiel des deux côtés.

Quand le Premier ministre Pitt décide d’entrer en guerre avec la France révolutionnaire – attendant habilement que la Convention la déclare elle-même le 1er février 1793 –, il espère aussi détruire la puissance commerciale et maritime française. De leur côté, les Français pensent qu’ils peuvent amener le gouvernement britannique à capituler en provoquant une catastrophe économique qui pousserait le peuple à la révolte. Et ses conquêtes territoriales offrent l’occasion à Napoléon de relancer la guerre économique sur une grande échelle, quelque temps après la reprise du conflit avec l’Angleterre. Ce n’est pas un hasard si le décret déclarant les îles Britanniques en état de blocus est signé à Berlin, le 21 novembre 1806, au lendemain de la destruction de l’armée prussienne à Iéna et Auerstedt. L’Empire français contrôle toutes les côtes de la mer du Nord et une partie de celles de la Baltique ; pour la première fois, la guerre économique devient matériellement possible, avec notamment le Blocus continental ou plutôt l’autoblocus : la France veut empêcher l’Angleterre d’exporter, afin de provoquer une surproduction industrielle et, à terme, une crise économique et sociale. Celle-ci débute en 1808, avec un fort chômage, notamment dans l’industrie du coton, et provoque des émeutes populaires. Mais l’appétit de conquêtes de Napoléon compromet ce succès. L’invasion du Portugal, puis de l’Espagne, fait basculer leurs colonies dans le camp anglais. En 1809, on assiste même à un boom de l’économie anglaise ! Au total, l’expansionnisme impérial a ruiné les chances de succès du Blocus continental.

La France sort donc affaiblie de la Révolution et de l’Empire alors que l’Angleterre a été renforcée. Malgré la guerre et le Blocus, celle-ci a poursuivi sa révolution industrielle ; elle règne sur les mers et possède un empire déjà immense. Elle va être au XIXe siècle la seule superpuissance ou hyperpuissance, si l’on préfère, et l’économie dominante.

Il faut dire que le règlement européen de 1814-1815 était très défavorable à la France. Il y a eu toute une propagande – notamment après la Première Guerre mondiale – pour opposer le traitement « généreux » de la France vaincue à la dureté du traité de Versailles. En fait, c’est la paix de 1814-1815 qui était « carthaginoise ». L’économiste américain Eugen White a calculé que l’indemnité de guerre de 700 millions imposée à la France en 1815 représente les plus fortes « réparations » qu’un pays vaincu ait jamais dû payer par rapport à son produit national.

La France sort aussi diminuée territorialement, alors que les autres puissances sont agrandies, et que la Prusse est installée sur la rive gauche du Rhin. Le congrès de Vienne a moins rétabli l’« équilibre européen » qu’un déséquilibre aux dépens de la France. Par ailleurs, les vainqueurs, en imposant les Bourbons, la pire des options possibles, ont pratiquement condamné la France à l’instabilité politique qui sera la sienne au xixe siècle.

Le paysage économique français aurait probablement été transformé si les frontières avec la Belgique ou la Sarre avaient été déplacées de quelques kilomètres, au-delà des bassins houillers ! Mais Louis XVIII et Talleyrand n’en avaient cure. En 1815 la France est définitivement déclassée. Elle ne sera plus jamais la première puissance européenne.

 

© François Crouzet, « C’est l’Angleterre qui a gagné la guerre », Les Collections de l’Histoire n° 20, juillet-septembre 2003, pp. 76-79.

Avec la revue L'Histoire

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Pierre SERNA

Pierre Serna

Directeur de l’Institut d’histoire de la Révolution Française, Pierre Serna est professeur d’histoire moderne à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il anime actuellement un courant de recherche sur la Révolution atlantique et l'histoire internationale de la fin du XVIIIe siècle, autour de la naissance de nouvelles expériences politiques, et la circulation du modèle républicain. Son dernier ouvrage Le temps des Républiques 1776-1799 est à paraître en 2017 aux éditions du Seuil. En 2013, il a dirigé avec François Quastana le numéro spécial Le républicanisme anglais dans la France des Lumières et de la Révolution de la revue en ligne « La révolution française » (Revues.org).

Robert TOMBS

Robert Tombs

Robert Tombs est un historien britannique. Professeur d'histoire au St John's College de l'Université de Cambridge, il est spécialiste de la France du XIXe siècle, et plus particulièrement de la Commune de Paris. Son do- maine de recherche privilégié est l’histoire des re- lations franco-britanniques de la fin du XVIIe siècle à nos jours. Parmi ses nombreux ouvrages, dont Paris, Bivouac des révolutions, la commune de 1871 (Libertalia, 2014), il a co-écrit avec son épouse Isabelle Tombs La France et le Royaume- Uni : des ennemis intimes (Armand Colin, 2012).

Robert Frank

Robert Frank

Professeur émérite à l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne. 

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